Trans-Pâques, épisode premier

Trans-Pâques, épisode premier

L’Ile Robinson Crusoé devient peu à peu silhouette dans le jour déclinant et les détails s’estompent dans le crépuscule, tandis que Fleur de Sel taille sa route entre quelques grains, mais surtout dans la grosse houle de SW qui agite encore l’océan. Nous sommes partis sans traîner car d’une part le mouillage au sud de l’île n’était plus vraiment bien protégé, et d’autre part il n’y a pas de temps à perdre. La fenêtre météo est là, et l’anticyclone du Pacifique Sud devrait rester au bon endroit pendant quelques jours. Il faut en profiter avant qu’il ne s’éloigne pour laisser la place à quelque dépression, ou avant qu’il ne remonte nous engluer dans la pétole. Pour nous, cet anticyclone sera un gigantesque rond-point dont il va falloir se servir avec doigté, d’autant plus car nous effectuons cette traversée à la mauvaise saison, c’est-à-dire en plein hiver. En avant pour un tour de manège, donc !

En effet, la ligne droite n’est pas toujours le meilleur chemin en mer, et le trajet qui nous mènera à l’Ile de Pâques sera peut-être la meilleure occasion de le vérifier. 1’600 milles environ selon l’orthodromie (la route la plus courte), mais nous comptons en parcourir plus de 2’000 pour ce tronçon de Transpacifique. Pourquoi ? Car en travers du chemin se trouve un mastodonte à 1’025 hPa environ, et dont la position est particulièrement nord pendant l’hiver austral. En bref, pour éviter les calmes qui règnent en son centre, ainsi que les tempétueux vents d’ouest qui soufflent dans son sud, il nous faut faire le tour par le nord, qui nous garantira (théoriquement) du portant.

Aussi pendant les premiers jours faisons-nous cap au nord, avant d’ajouter quelques grammes d’ouest par la suite. Nous égrenons les degrés de latitude, nous rapprochant progressivement du tropique, bien que l’eau invariablement à 15° n’en donne pas l’impression. Les deux jours suivant étant plutôt ensoleillés, nous le vérifions d’ailleurs au sextant, dont les visées nous placent à quelques milles seulement de notre position GPS. Non seulement le positionnement par les astres est amusant – et beau, quand on y pense – mais en plus nous vérifions ainsi qu’au cas où l’électronique nous lâche nous pourrons continuer notre navigation sans trop de soucis.

Car force est de le constater, l’électronique est fragile et caractérielle. Nous avons malheureusement l’impression en quittant Robinson Crusoé que notre VHF fait des siennes car nous ne parvenons pas à communiquer avec Juan Fernandez Radio, la station de l’Armada chilienne dans l’archipel. Il semble que le squelch auto ne se déclenche plus, du moins par moments. C’est gênant et pénible pour la veille, que nous devons donc faire avec la VHF portable. Il nous faudra aussi réfléchir à comment faire réparer ça dans cette partie du monde… Allez, et dans la série des petits trucs qui tombent au mauvais moment (mais moins ennuyeux), c’est le lendemain soir du départ, de nuit et sous un grain évidemment, que la bouteille de gaz déclare forfait. Une fois le grain fini, nous voici donc à vider le coffre tribord pour en installer une pleine. Heureusement que la mer était maniable, sinon pas de dîner chaud ce soir là !

Le lendemain, 17 juillet, c’est la fête à bord, puisque nous nous octroyons un bon brunch du dimanche à base de muffins à la banane et au chocolat. Malgré la houle qui nous ballote encore d’autant plus que le vent est faible, nous passons notre première ligne imaginaire importante ce soir là, à 30°S. Le lendemain, nous voici à faire un cap légèrement à l’est du nord – ce qui ne nous rapproche pas du but, une situation qu’Heidi décrit comme lui posant un problème moral, d’ailleurs 24h plus tard nous sommes 8 mille plus loin de l’Ile de Pâques. Mais impossible d’empanner sans risque de se faire prendre dans l’anticyclone qui se trouve juste dans notre ouest. Le ciel est étonnamment maussade, et le vent parfois mollissant au point que l’on doit mettre un peu de moteur avant tout pour stabiliser le bateau, dont les voiles claquent sinon dans la houle.

A bord, la routine des quarts – que nous préférons longs, 6 à 8 heures chacun plutôt que 3 ou 4 – s’est installée, rythmée quatre fois par jour par la réception des fax météo par BLU, par les annotations régulières dans le journal de bord, et par la préparation des repas. Mais pour le reste, nous dormons l’un et l’autre dès que possible, car la route est longue et de plus nous n’avons pas pu partir reposés. Heureusement, la veille n’est pas trop intensive, il n’y a personne à l’horizon, et seuls quelques oiseaux nous tiennent compagnie, certains d’ailleurs que nous ne connaissons pas encore. Mais en ce mardi soir, le repas sera bien frais, puisque la ligne traîne un petit thon, que l’on prépare aussitôt pour moitié en sashimi, et que l’on dégustera poêlé au vin blanc et aux légumes pour le reste.

Nous continuons notre rotation autour du rond-point géant, qui se fait par vents moyens et parfois évanescents. Mais nous n’en avons pas terminé, car pour nous c’est plutôt la sortie en face à gauche, et il nous faut donc faire plus d’un demi-tour avant de mettre le cap à l’ouest. En plus, l’anticyclone bouge, oscillant une fois vers le sud, une fois vers l’ouest, puis revenant vers nous, alors qu’on aimerait qu’il reste tranquille. Malheureusement il semble qu’il reviendra même un peu trop vite vers nous, et tandis que nous pensions avoir le temps de le contourner par le nord, les nouvelles prévisions semblent indiquer qu’il viendra nous faire goûter à la mer d’huile. Ce sera un ralentisseur qui ne durera heureusement pas trop longtemps, avant qu’un petit front ne vienne nous propulser vers l’ouest.

En ce 20 juillet, il me faut grimper dans le mât pour aller refixer une poulie du lazy-bag qui s’est détachée. Ca bouge beaucoup dans les vagues, mais le transfilage est vite refait. Le Pacifique est grand, nous en faisons l’expérience, mais vu d’en-haut, il l’est encore plus !

Les deux jours suivant nous voient poursuivre cap au NW, dans 15 à 20 nœuds de vent, qui baissent le lendemain à 10 avant de tomber complètement. Ce matin là, nous passons une nouvelle ligne importante : le Tropique du Capricorne. Nous voici de retour dans les eaux chaudes – du moins théoriquement, car en raison du courant qui remonte le long du Chili et du Pérou, ici elle n’est qu’à 17°. L’anticyclone nous ayant finalement rattrapés depuis notre départ une semaine plus tôt de Robinson Crusoé, nous passerons la nuit au moteur, cap au SW maintenant, pour traverser au plus vite la dorsale. Dans la matinée du lendemain, nous touchons les premiers souffles de vent de l’autre côté. Comme la mer s’est calmée et que c’est du près, on arrive à naviguer à la voile, même si par moments un petit coup d’hélice est nécessaire pour stabiliser le bateau. Je profite d’un de ces moments de calme pour aller me baigner dans une eau à la couleur magique, un bleu dense d’une transparence fabuleuse.

En fin d’après-midi une belle daurade coryphène mord à l’hameçon, et malheureusement nous avons bien du mal à tuer l’animal rapidement sans le faire souffrir. Mais après avoir fileté la bête qui mesurait dans les 80cm, c’est simplement poêlé au beurre que nous la dégustons pour le dîner. Quel délice ! Le lendemain ce sera en curry rouge thaï. Ensuite, après un beau coucher de soleil serein, nous passons encore la nuit dans l’attente du front dont l’extrémité devrait nous atteindre au petit matin, tandis que Fleur de Sel taille sa route dans la nuit sans lune. Pendant un moment, nous faisons un bord de petit largue bien calés sur une eau plate. On se croirait en régate sur je ne sais quel plan d’eau abrité, si ce n’est qu’ici c’est dans la noirceur ouatée que Fleur de Sel fonce.

La lune, maintenant à son dernier quartier, se lève enfin, et soudain un bruit énorme me fait sursauter. Un souffle, là, tout proche sur bâbord arrière. Puis un autre, et encore un autre. Pas de doute ce sont des baleines et il n’y en a pas qu’une. Quelques minutes plus tard, c’est sur bâbord avant un peu plus loin que je les entends. Ouf, me dis-je, elles continuent leur route. Mais à la respiration suivante, c’est sur tribord arrière qu’elles se trouvent, peut-être à une cinquantaine de mètres. Je les vois ensuite dans le reflet de la lune, il y en a au moins trois, et on voit bien leur petit aileron lorsqu’elles font surface. Elles reviennent ensuite sur bâbord, et leur souffle puissant laisse deviner qu’elles s’approchent. A la faveur d’un rayon de lune entre deux nuages, je les vois même maintenant toutes proches, à une distance que j’estime à 20m environ (mais difficile de savoir). Et lors d’une de leur respiration, je compte cinq souffles en très peu de temps, et je me fais tremper par l’un des jets.

Je suis presque tétanisé, ne sachant pas vraiment que faire, d’autant que maintenant elles font surface presque devant l’étrave. Je redoute de leur rentrer dedans, ce qui attirerait certainement une réaction de leur part. Mais en même temps je ne peux pas m’imaginer qu’elles ne nous aient pas vu, car cela fait une demi-heure qu’elles nous tournent autour. Malgré tout, je me tiens prêt à démarrer le moteur, non pas histoire de nous enfuir, ce dont nous serions bien en peine, mais histoire de les effrayer peut-être un peu. Peut-être… Finalement, au bout d’une heure de ballet, elles finiront par nous quitter, à mon grand soulagement. Malgré le danger, nous aurions certainement apprécié le spectacle de jour, mais de nuit alors que nous ne pouvions même pas en profiter pour observer ces mastodontes, nous nous serions bien passés de leur visite un peu trop envahissante.

Enfin, à l’heure prévue, au moment du lever du jour, le vent tourne et quelques averses de crachin signalent le front froid, qui ne nous semble plus très actif. Quelques heures plus tard, des nuages plus conséquents apportent quelques grains plus ventés, et puis le ciel se dégage, et Fleur de Sel se retrouve de nouveau à débouler au largue par 20 nœuds de vent, dans une houle de SW qui enfle. En fin de journée, sous un ciel bleu radieux, il doit bien y avoir plus de 4m de creux maintenant, mais avec une longueur d’onde de 200m ce n’est vraiment pas un problème. Le spectacle de la mer qui respire profondément au coucher du soleil est grandiose.

Dans la nuit du 24 au 25, nous passons encore une ligne importante, les 90°W. Nous réalisons que cela veut dire que nous avons fait un quart de tour de la Terre ! Evidemment, dans la première année nous avons surtout fait cap au sud, mais tout de même, on peut dire que nous sommes maintenant plus proches de la moitié du voyage que du départ… Mais pour l’instant, cela veut aussi dire que nous approchons de la mi-parcours de cette Transpac vers l’Ile de Pâques, et l’Océan Pacifique semble vouloir fêter ça. Grains, surventes, vagues, le temps que nous subissons ce jour là n’est guère réjouissant. Pendant un moment le bateau part en accélérations qui le font lofer, et quelques minutes plus tard les voiles battent, secouées par les vagues tandis que le vent disparait on ne sait où avant de revenir provoquer l’embardée suivante. Celui de quart passe son temps à régler les voiles et le régulateur d’allure et à ce rythme là, nous ressentons vite la fatigue. Nous nous attendions à naviguer au choix le long d’un anticyclone ou dans les alizés mais pour l’instant ça ne ressemble à aucun des deux ! La photo satellite montre même l’anticyclone rempli de nuages, allez comprendre ! Espérons que par la suite les conditions seront un peu plus agréables…

Ecrit en mer par 23°S 93°W

4 Replies to “Trans-Pâques, épisode premier”

  1. Comme d’habitude superbe récit. J’ai bien aimé la petite ligne qui traîne derrière le bateaux, qu’on oublie presque. Tiens si j’allais voir, oh un petit thon et une dorade ! Vite un petit poellage au beurre et au vin blanc. Je vois que t’as pas perdu le goût de la bonne cuisine.
    Je vous souhaite une bonne traversée vers la Polynésie française!
    Amitiés.
    Christophe
    PS Ta maman a raison, faut pas nager comme ça en plein pacifique, c’est pas la piscine de Genève Plage.

  2. Nous vous suivons, toujours avec emotion – l’épisode des baleines nous a fait battre plus vite le coeur … vous êtes bien braves ! la nuit, dans le noir, si proches !

    quelle chance, elles sont parties sans vous remverser !
    bonne chance – Maria Santa Montez

  3. On a vu les mêmes baleines dans les Tuamotu, avec leur petit aileron : ce sont des baleines de Byrde et … elles jouent !! Comme des dauphins (en 10 fois plus grand : 15 m et 20 tonnes), elles s’amusent à dépasser le bateau et à émerger juste devant l’étrave … pour la plus grande frayeur du capitaine.
    Et bienvenue dans les vents et la météo chaotiques du Pacifique Sud ! Au fait, finies les daurades coryphènes, ce sont désormais des mahi-mahi !!
    Bon vent !
    Tomtom et Clairette en partance pour les Tonga

  4. Superbe article très vivant et particulièrement bien écrit. J’ai beaucoup aimé la respiration profonde de la mer et comme toujours la personnalisation de votre Fleur de Sel. Un peu moins l’idée de nager au milieu du Pacifique… Bravo car j’ai eu l’impression d’être à bord avec le coeur battant un peu plus vite alors que les baleines “nous” tournaient autour!
    Je réalise que j’ai encore des progrès à faire avec la lecture et l’interprétation des cartes météo. Et comprends les états d’âme d’Heidi quand on lui affirme qu’on se rapproche d’une île en s’en éloignant.
    Je vous souhaite à nouveau une bonne pêche qui améliore l’ordinaire. Beaucoup d’affection à tous les deux.
    Take care! Maman

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